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Au coeur du harem de Elisa Chimenti - Publication en italien -

Introduction de Anissa Benzakour Chami (Maroc)

En ce début de millénaire où l'on assiste partout à une espèce de fuite en avant quelque peu diffuse, tout un chacun s'efforce de prendre part d'une manière ou d'une autre à la grande aventure de la modernité. La nouveauté dans cette ère du nucléaire et du satellite, c'est une prise de conscience plus aiguë de l'histoire, ultime garde-fou pour l'homme menacé de néant. Plus que jamais, les hommes prennent la mesure de l'enjeu engagé et savent à quel point il est essentiel pour eux, pour leur pays, pour leur région de s'inscrire dans la mouvance moderne, sous peine de grossir les rangs des exclus.

La globalisation allant de pair avec la régionalisation, l'Europe s'efforce de se positionner sur l'échiquier mondial rattrapant quelque part son empire à travers le partenariat avec la Méditerranée. Les projets euro-méditerranéens s'imposent de plus en plus comme un passage obligé dans cette effervescence qui s'est emparée de l'humanité dans cette région du monde.

Qu'y a-t-il derrière l'euro-méditerranée ? A coup sûr, un tas d'enjeux. Pour la partie qui nous intéresse, c'est sous l'égide de la culture et de l'éducation qu'émerge le projet autour des femmes, et plus particulièrement autour de la figure emblématique d'Elisa Chimenti, une Italienne venue s'installer avec sa famille à Tanger dans la dernière décennie du siècle précédent. Pour nous autres, l'aventure intellectuelle initiée à Tanger et poursuivie dans les villes d'Italie s'est transformée en un véritable réseau de chercheurs et de créateurs. Nos rencontres se multipliaient et les objectifs se précisaient : revisiter la mémoire des femmes méditerranéennes, croiser des regards d'écrivains et de sociologues avec la volonté de dénoncer les nombreux stéréotypes qui continuent à présenter une image erronée des femmes des deux rives de la Méditerranée, sensibiliser les générations futures, proposer une nouvelle éthique d'échanges et de partenariat fondée sur la solidarité et pas seulement sur le profit, telles étaient quelques unes de nos priorités.

Nous allons à présent voir comment ce petit bout de femme qu'était Elisa Chimenti a réussi à créer l'unanimité autour de sa personne, dans cette zone internationale et cosmopolite que représentait la ville de Tanger. Mais tout d'abord, replaçons le personnage dans ses origines et dans le contexte historique, essentiels pour en saisir toutes les nuances.

Originaire de Naples, Elisa Chimenti a du s'exiler avec toute sa famille en Tunisie, puis au Maroc. Accueilli d'abord par le Bey de Tunis, le professeur Rosario, médecin réputé et aimé de tous ceux qui l'approchent, décide de répondre à l'invitation du Sultan du Maroc, Moulay El Hassan (Hassan Ier). Ce qu'il faut retenir, c'est qu'à l'arrivée des Chimenti à Tanger, le Maroc aux prises avec les exigences des puissances étrangères, est en train de perdre son indépendance. " Chaque tentative de s'ouvrir au commerce pour enrichir le pays tournait à l'exploitation par les puissances étrangères ", constate l'historien Charles André Julien. D'où les efforts du gouvernement marocain de combattre le développement de tout commerce avec les Chrétiens. Rappelons que la création du régime de protection dès 1767 permettait aux étrangers et à certains sujets marocains des privilèges d'ordre législatif, judiciaire, fiscal et administratif qui tournèrent vite à l'abus, déstabilisant l'économie du pays. En outre, il fut créé à Tanger une représentation diplomatique (naïb el-soultan) en vue de temporiser les engagements pris et surtout afin d'éviter au sultan d'être une cible directe. En définitive, malgré les efforts de Hassan Ier et du soutien des Anglais, les Français parvinrent à donner au droit de protection une caution internationale. Au début du siècle, les prédateurs financiers sont en place. Le Maroc est à la veille du Protectorat. C'est donc dans un pays affaibli économiquement et secoué par des luttes tribales sporadiques que les Chimenti s'installèrent.

On comprend plus aisément l'importance de la famille aux yeux d'Elisa Chimenti, le père charismatique incarnant le modèle indépassable, même après sa disparition (il se serait empoisonné par mégarde). C'est auprès de ce médecin dévoué qu'Elisa contracte sa fibre humaniste. Le cadre familial s'avérera la garde-fou par excellence pour la jeune fille émancipée, aux idées libres et modernes à cette époque, même pour une Européenne.

Elisa Chimenti n'était pas belle. Petite, brune, elle savait pourtant accaparer l'attention des hommes et des femmes grâce à l'énergie formidable qui se dégageait de sa personne. Pleine d'allant, pétillante, elle incarnait la joie de vivre. Curieuse des choses de la vie, elle n'a de cesse de tout comprendre, montrant des capacités intellectuelles hors du commun. Ses fréquentes sorties avec son père lors de ses tournées dans le Rif lui ont permis non seulement d'approfondir son éthique, mais encore de se rapprocher des petites gens. Plus tard, elle entreprendra d'organiser des réseaux de solidarité dans la ville de Tanger, fondant notamment des crèches pour les femmes qui travaillent.

S'adaptant admirablement à la société tangéroise, fréquentant avec la même aisance toutes les catégories sociales et évoluant aussi bien dans les milieux catholiques que musulmans ou juifs, Elisa finit par incarner une sorte de symbole ou d'idéal interculturel. S'habillant à la mode européenne, elle n'hésite pas à l'occasion d'arborer le voile musulman, n'ayant à aucun moment le sentiment d'usurper une identité quelconque, convaincue au contraire de la légitimité de ses diverses appartenances.

En effet, tout porte à croire que malgré ses différences culturelle, sociale et religieuse, la jeune fille avait conquis, à l'instar de son père, tous les Tangérois. Le vibrant hommage qui lui a été rendu par Abdelhamid Bouzid me paraît assez significatif : " Elisa Chimenti, dit-il, n'est pas seulement une Italienne, car elle fut aussi dans les faits (…) une Marocaine, une Tangéroise. Notre nationalité n'est pas toujours celle que l'administration inscrit sur notre passeport, elle est plutôt celle du groupe humain avec lequel nous avons choisi de vivre, celui dont nous avons partagé les joies et les peines, celui que nous avons cherché à comprendre et avec lequel nous réalisons les idéaux de notre existence. Elisa Chimenti était tout cela et à ce titre - nous Marocains- réclamons sa tangérosité.

Polyglotte (elle parlait une douzaine de langues), Elisa Chimenti était douée pour la didactique et la pédagogie. Elle fonde en 1914 avec sa mère la première école italienne fréquentée à la fois par des élèves chrétiens, musulmans et israélites. Portée par son amour pour l'enseignement et grâce à sa connaissance profonde de l'Islam, la jeune femme est également admise dans l'école arabe, poursuivant ainsi sa quête spirituelle, parcours initiatique d'une âme avide de transcendance et d'absolu.

Il y a plusieurs manières d'entrer dans l'œuvre complexe d'Elisa Chimenti. D'aucuns seraient tentés de la répertorier dans la littérature coloniale. Ils seraient malvenus, car c'est une œuvre qui se démarque totalement du regard impressionniste d'un Pierre Loti qui s'est contenté d'un rapide voyage au Maroc pour n'en retenir que l'aspect exotique. Lorsque André Chevrillon se focalise sur l'aspect rigide de l'islam en décrivant la société marocaine, il tourne assurément le dos à ce qui fait la spécificité d'un pays et d'un peuple. C'est en ce sens que la démarche d'Elisa Chimenti initie un nouveau courant littéraire, se rapprochant davantage de François Bonjean et de Ahmed Séfrioui. Pour avoir longuement côtoyé les milieux marocains, celle-ci a pu ancrer son écriture dans le terroir, analysant, avec un rien de subjectivité, l'âme et les valeurs du Maroc profond. L'œuvre inédite des Petits blancs marocains, retraçant l'itinéraire d'Elisa Chimenti et des Européens venus s'installer au début du siècle à Tanger, authentifie ce regard intérieur, quoi qu'en pense Jean Déjeux, " le spécialiste " des littératures maghrébines.

Elisa Chimenti a publié plusieurs œuvres dont Eves marocaines (1935), Chants de femmes arabes (poésies), Légendes marocaines (1959), Le sortilège (1964). Au cœur du harem (1958), son premier roman, mérite qu'on s'y attarde. Sous une écriture linéaire et un sens développé du détail, de nombreux récits de femmes viennent s'emboîter au récit premier qui relate la vie de Si Boujemaa et de Lalla Sakina. Le point de vue d'une narratrice omnisciente relayée à son tour par les personnages féminins permet au texte d'embrasser, au gré du récit, un angle différent. La scène scripturale arbore un rythme lent, à la manière d'une séquence cinématographique au ralenti. Truffée d'aphorismes et de poésie, l'écriture d'Elisa Chimenti a inauguré un nouveau genre dans cette littérature : le roman-poème. Plusieurs romans maghrébins contemporains s'inscriront, comme elle, dans cet entre-deux, se démarquant du roman classique.

Les thèmes, à la manière de grands leit-motiv musicaux , s'articulent chez Elisa Chimenti autour de la vie quotidienne des couples, où l'amour, la jalousie et la vengeance coexistent avec des valeurs sacrées comme l'hospitalité arabo-musulmane , la religion, l'éducation des enfants. Quant à l'aspect délibérément didactique du roman, il souligne la vocation quasi passionnée de l'auteur, tout en nous rappelant le rôle éducatif qui échoit naturellement aux femmes. Nombre d'explications nous sont ainsi données sur l'astronomie, sur l'histoire de la création ou encore sur le devoir d'amour envers les enfants, devoir qui n'était pas toujours facile à accomplir pour des paysannes frustes et ayant si peu de moyens de subsistance.

Enfin, dans Au cœur du harem, l'auteur se double d'une historienne pour nous rapporter en filigrane l'histoire du protectorat, ainsi que celle de la monarchie, du makhzen et du régime tribal. Le roman foisonne d'informations quant aux mœurs de l'époque.

Au fond, si nous devons établir un parallèle, le premier roman de la sociologue marocaine Fatima Mernissi, Rêves de femmes, me paraît tout indiqué. Malgré de notables différences sur le plan de l'écriture, les deux romans s'avèrent de véritables documents historiques, s'intéressant à peu près à la même période, l'humour toujours présent venant masquer tout aspect partisan ou toute dérive. Fatima Mernissi, à son tour, nous dispense un véritable cours sur les olives noires, sur la fabrication du ghassoul, sur les recettes de beauté ou encore sur les différentes hiérarchies au sein d'un harem.

A 40 ans d'intervalle, les deux auteurs nous ont permis de pénétrer dans la vie intime des femmes marocaines, reconstituant devant nos yeux ravis un univers de femmes intelligentes aux milles ressources, et surtout respirant la joie de vivre, malgré les drames et les événements tragiques de l'époque.